Valéry LARBAUD - Fermina Marquez
1911
Valéry Larbaud était dandy. L’élégance vestimentaire, l’élégance des sentiments, l’élégance tout court donnait le ton jusqu’à impulser l’harmonie de toute une vie. L’élégance littéraire autour de quoi bâtir une œuvre d’art. Le dandysme, chez Larbaud, n’est pas celui d’un courtisan de salon exposant à loisir la palette étendue de ses poses affectées, il s’agit d’une forme. Et l’ambition est à hauteur d’un art de vivre. Jeunesse noceuse.
Mais lorsqu’il s’agit de dilapider la fortune familiale héritée d’un père pharmacien et propriétaire de la source Vichy-Saint-Yorre, c’est au motif d’un enrichissement personnel avec en ligne de mire, non pas la quête effrénée des plaisirs, mais la joie par les livres. Sa bibliothèque babylonienne riche de quinze mille volumes en atteste.
Certes, au temps équivoque de la jeunesse, Valéry Larbaud, larbin valeureux de ses caprices hédonistes, menait grande vie dans des hôtels coûteux aux frontons sertis d’étoiles filantes, voguait sur des paquebots de luxe où l’écume des jours se fracasse sous les brisants, annexait L’Orient-Express où les sens se désorientent peut-être un peu moins expressément que dans les trains pour Biarritz. Et puis, très tôt, les ennuis de noce. Très tôt. Trop tôt.
Sa vie de dandy devient une histoire d’eau dans les stations thermales où une santé fragile le consigne. Dans sa vingt-septième année, des attaques successives d’hémiplégie et d’aphasie le clouent dans un fauteuil pour les vingt-deux dernières qu’il lui reste à vivre. Valéry Larbaud était un soleil couchant. Superbe et plein de mélancolie. Il parlait anglais, allemand, italien et espagnol. S’employa à faire connaître les grandes œuvres étrangères et supervisa la traduction de l’Ulysse de Joyce. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages d’un extrême raffinement littéraire. Il est né le 28 août 1881, à Vichy, où il est mort le 2 février 1957.
1911, l’année où un Italien vole la Joconde poussé à bout par un souci un peu naïf de restauration nationale. L’année où la France décide de s’aligner sur le méridien de Greenwich. Et, pour le sujet qui nous intéresse, celle où Fermina Marquez obtient quelques voix au Goncourt. Une habitude chez Valéry Larbaud, lequel a déjà conquis l’admiration d’Octave Mirbeau, alors que son premier ouvrage, Poèmes par un riche amateur, publié plus ou moins anonymement, était en lice pour ce même prix.
L’auteur n’est qu’au commencement de son œuvre. Plus tard, il donnera Beauté mon beau souci, puis Allen. Trois ans avant l’effroyable boucherie de Verdun, Fermina Marquez nous fait entrer dans un certain été où « l’on respire ; et l’on sent jusqu’au fond du cœur la douceur de la France ».
Pour commencer une porte s’ouvre. La porte du parloir d’un « vieux collège, plus cosmopolite qu’une exposition universelle… » Un collège fermé depuis quinze ans déjà, à l’heure nostalgique où nous parle le narrateur. L’auteur lui-même ? Son frère de je ? Le reflet de la porte vitrée atterrit sur le sable de la cour et tombe au pied d’une bande « d’effrontés, de jeunes roués » qui emploient leur honneur et leurs forces à tout oser en matière d’insolence et d’indiscipline. En fait de sauvageons, nous voilà plutôt en présence d’un cercle de fils de notables, d’horizons et de pays différents. Leurs parents, soucieux d’en faire des hommes à même de prendre le pli de leur respectabilité, les ont confiés aux bons soins des préfets des études dont la martialité doit faire naître chez quelques-uns cette manie de la gloire scolaire. Certains se plient de bon gré. Certains font mine de. D’autres plient sans rompre. D’autres rompent.
Pour commencer, une porte s’ouvre sur une bande hétéroclite de garçons, un Noir, un Sud-américain, le narrateur et les autres, plus faibles, qui suivent les chefs qu’une meute s’est toujours choisie. Parce que sous le ton délicat de la narration, la belle éducation de nos potaches, le côté Jours tranquilles à l’ombre douce et tendre des tilleuls, la vie dans ces institutions n’en demeure pas moins sauvage. Tout se conquiert de haute lutte. Les palmes et le respect. On y souffre en silence. Et la nuit vous presse d’étrangler quelques sanglots. La nuit, lente plongée dans le puits sans fond des frustrations esquissées, trop imprécises pour pouvoir y faire face. Une souffrance bien pire que chez soi où, déjà, « nos parents ne sont pas faits pour que nous leur découvrions nos cœurs ». Voilà pour ceux qui fantasment après un destin plus grand qu’eux.
Pour d’autres, volontiers tournés vers leur quête de sensualités, et plus prompts à l’apprentissage du langage du corps qu’aux versions latines, la nuit est surtout prétexte aux expéditions, déambulations noctambules à Montmartre. Ceux-là ne se contentent pas de faire le mur, ils manigancent des complicités, louent des chevaux et se risquent en train jusqu’à cette capitale délicieusement parée de tous les vices.
Pour finir, juste avant que le livre ne commence, le reflet de la porte vitrée du parloir passe donc brusquement sur le sable de la cour. La bande de garçons lève les yeux : des filles ! Enfin une, surtout, dont la grâce l’emporte nettement : Fermina Marquez. Vision nette du premier désir. Violent. Capiteux. Et leur vie soudain changée. Parce que cette Fermina Marquez symbolise aussitôt « tous les bonheurs de la vie ».
La suite est cette évocation délicate du passage, assez brutal pour beaucoup, plus naturel pour d’autres, de l’âge innocent et sauvage de l’enfance aux ruses pernicieuses des premières séductions adolescentes. Le charme indéfinissable que le seul regard de Fermina impose de grâce juvénile. Soit un ouvrage comparé à tort au Grand Meaulnes, parce que d’une facture tellement plus anglaise.
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